La couleur rose, jadis associée aux garçons jusqu’au début du XXe siècle, a cédé sa place au bleu pour les filles, tandis que la jupe a furtivement fait une apparition sur les podiums masculins des années 1980, sans jamais ébranler les fondations des codes vestimentaires. Les tentatives d’incursion restent anecdotiques.
Alors que les slogans prônant la diversité s’affichent un peu partout, la plupart des grandes enseignes s’accrochent à une séparation nette des collections selon le genre. Les réseaux sociaux, moteurs de bouleversements rapides, dynamitent parfois ces frontières… mais, paradoxalement, ils durcissent aussi les clichés à coups de tendances éclairs.
Pourquoi les stéréotypes de genre persistent-ils dans la mode ?
La mode agit comme un prisme qui capte et renforce les stéréotypes genre ancrés dans la société. Dès le plus jeune âge, la différence s’impose à travers les vêtements : rayons distincts, palettes de couleurs codifiées, coupes différenciées. Les grandes chaînes entretiennent cette logique, suggérant que notre identité se joue aussi sur le cintre. Ici, l’apparence forge la norme.
Ce mécanisme se prolonge dans les médias et sur les réseaux sociaux, où la représentation de la diversité reste souvent un effet d’annonce. Le CNRS observe que les images relayées privilégient le maintien des codes plutôt que leur transgression. Les figures atypiques se font rares ; lorsque l’une d’elles émerge, elle reste l’exception qui confirme la règle. Même dans les pages de Vogue, la diversité s’invite à la marge, mais les rayonnages des magasins conservent une organisation genrée bien rodée.
La jeunesse n’échappe pas à cette influence. Les enfants grandissent dans un univers où la distinction s’impose par le vêtement, les jouets, les supports pédagogiques. Les recherches du CNRS soulignent combien ces modèles pèsent sur la façon dont chacun construit son identité.
Pour mieux comprendre les forces à l’œuvre, voici quelques leviers qui entretiennent ces stéréotypes :
- Une pression sociale qui valorise l’alignement sur la norme, surtout dans certains milieux.
- Des habitudes éducatives tenaces, même si la prise de conscience progresse doucement.
- Des réseaux sociaux qui accélèrent la propagation des tendances mais verrouillent aussi les codes genrés.
En France, la mode ne s’improvise jamais neutre. Elle façonne les représentations du genre, jusque dans les détails prosaïques du quotidien, dictant comportements et attentes, assignant subtilement chacun à sa place.
Des codes vestimentaires hérités : retour sur l’histoire des genres et des vêtements
Le vêtement ne laisse guère de place à l’hésitation dès l’enfance. Il marque, sépare, assigne un sexe à chaque individu. L’école n’a fait qu’enraciner cette dichotomie : jupe pour les filles, pantalon pour les garçons. Jusqu’en 2013, la loi française n’avait pas officiellement autorisé le port du pantalon pour les femmes, héritage d’un autre temps. Et ce clivage ne se limite pas à l’espace public : il irrigue la littérature jeunesse, s’inscrit dans les manuels scolaires, se rejoue dans les cours de récréation.
Parfois, des personnalités bousculent cet ordre établi. David Bowie, pionnier du brouillage des frontières, ou Harry Styles, posant en robe sur la couverture de Vogue, incarnent ce désir de dépasser les codes. Mais ces gestes restent rares, presque symboliques, face à la persistance des usages traditionnels.
Quelques points permettent de cerner l’enracinement de ces normes dans l’enfance et la culture populaire :
- À l’école, les choix vestimentaires continuent de structurer les identités. Les débats sur la neutralité du vestiaire sont vifs, sans aboutir à de réelles transformations.
- Dans la littérature jeunesse française, l’apparence des personnages reproduit les rôles sexués, entretenant les mêmes schémas génération après génération.
Tout commence très tôt. Les normes s’infiltrent dans l’univers des plus jeunes, marquant les corps et les imaginaires. Les distinctions entre fille et garçon se retrouvent partout : dans les rayons, dans les histoires, dans la vie scolaire. Un système qui, malgré quelques brèches, tient bon.
Quand la mode façonne nos identités : médias, réseaux sociaux et pression du regard
La puissance des médias et des réseaux sociaux ne se limite pas à la diffusion de tendances. Elle façonne nos repères, impose des images, modèle la perception de soi. Sur tous les écrans, la silhouette idéale se décline en normes à suivre. Les plateformes, quant à elles, exposent chacun à la pression du regard : ici, l’écart se paie cher, l’originalité s’expose mais s’évalue sans filtre. Les influenceurs entretiennent cette mode prescriptive, où la différenciation entre hommes et femmes se rejoue, parfois jusqu’à la caricature.
Un chiffre du CNRS retient l’attention : plus de 80 % des contenus adressés à la jeunesse réaffirment les rôles sociaux liés au genre. Si le ministère de l’éducation tente d’apporter des changements, les manuels scolaires restent souvent ancrés dans des visions traditionnelles. Selon la sociologue Christine Bard, la mixité réelle bute sur une uniformisation vestimentaire, dictée autant par les marchés que par la pression sociale.
Voici quelques dynamiques qui structurent ce phénomène :
- La jeunesse s’approprie les codes, mais subit l’emprise de l’image.
- Les médias et l’information installent des modèles rarement contestés.
- Les réseaux sociaux accélèrent la diffusion des stéréotypes, rendant la remise en question plus visible, mais aussi plus risquée.
Le sociologue Duru-Bellat souligne la chaîne des responsabilités : enseignants, parents, publicitaires, tous participent à la reproduction des modèles. L’école primaire, souvent considérée comme un espace d’apprentissage, reste traversée par ces influences. Les réseaux sociaux, loin d’être de simples vitrines, amplifient les normes. La conformité s’y érige en règle, la différence s’y expose sous le regard collectif.
Vers une mode plus inclusive : comment repenser les normes et encourager la diversité ?
La mode inclusive n’a rien d’un mirage ni d’une formule creuse. Elle répond à un besoin bien réel de desserrer l’étau des normes et de donner toute leur place à des identités multiples. À Paris, des créateurs et créatrices misent sur la diversité lors des défilés, avec la volonté d’inscrire ce changement dans la durée. La jeunesse réclame des vêtements qui ne se laissent pas enfermer dans les catégories, capables de traverser les genres sans s’y laisser prendre.
L’égalité femmes-hommes se joue bien au-delà des chiffres et des quotas. Elle s’incarne au quotidien, dans la rue, à l’école, jusque dans le choix de ce que l’on porte. Le Conseil de l’Europe et l’ONU ouvrent la voie à des avancées, mais le chemin reste sinueux. Les mots évoluent : l’apparition du pronom iel témoigne d’un glissement des mentalités. Certaines marques prennent le risque d’effacer la barrière « filles » / « garçons », proposent des vêtements non genrés, trouvent leur public, mais affrontent aussi critiques et résistances.
Quelques tendances émergent, dessinant une nouvelle approche de la mode :
- La prise de conscience écologique conduit à privilégier la qualité à la quantité : moins de collections, plus de sens, davantage de place pour l’expression individuelle.
- Les réseaux sociaux, longtemps accusés d’accentuer les stéréotypes, deviennent aussi des vitrines pour les identités minoritaires, favorisant la visibilité et la revendication.
Le conseil égalité femmes-hommes insiste sur un point : casser la standardisation passe par l’éducation, la formation des enseignant·es et la diffusion de modèles pluriels. Le vêtement, loin d’être un simple accessoire, devient une déclaration, un terrain de lutte, et le reflet d’une société en mutation. Les repères vacillent, les lignes bougent : il reste à écrire la suite, vêtus de ce que nous sommes, et non de ce que l’on attend de nous.


